"Je suis né le 15 juin 1948 à Bischheim. En fait, j’aurais dû me prénommer Sonia. Mes parents avaient déjà un fils. J’étais un garçon plutôt timide, mais paraît-il, attachant. Est-ce pour compenser cette timidité que m’est venu très tôt le besoin de m’exhiber sur une scène ? Gamin, je jouais dans la troupe de théâtre paroissiale et dès 1963 je passais sur la scène de l’opéra avec le Théâtre Alsacien de Strasbourg.

Ma première vraie rencontre avec la poésie, je la dois à ma prof de français, mademoiselle Schop, qui m’a fait découvrir Jacques Prévert. Je garde toutefois trace de premiers poèmes écrits dès l’âge de 10 ans, grâce à un opuscule réalisé par mon père. Il travaillait alors à la Chambre des Métiers d’Alsace, qui était un véritable vivier d’artistes. Je reçus les encouragements de Claus Reinbolt, grand dramaturge alsacien, qui devait me dédicacer pour l’occasion un recueil de poèmes d’Arthur Rimbaud.

Sur le plan musical, j’ai quelques antécédents. Mon père était un excellent saxophoniste. Il pouvait lire à vue tout en transposant, technique à laquelle je n’ai jamais eu accès. Claude, mon frère, avait été astreint à la clarinette, mais n’en tirait pas véritablement plaisir. Ma mère avait décidé : « le benjamin ne ferait pas de musique d’harmonie, il jouera autre chose » ; ce fut de l’accordéon, en l’occurrence.

C’est au « Gnetsch-club » de Bischheim, que me furent enseignés les premiers rudiments de solfège. Lorsque le niveau fut suffisant, je passais à l’instrument. Je n’étais ni particulièrement doué, ni particulièrement besogneux, mais j’avais «la feuille» et je reproduisais assez facilement un air déjà entendu. C’était suffisant pour impressionner André Lebeau, copain de classe et clarinettiste, qui voulait monter un orchestre de bal. André n’avait pas d’oreille, il chantait faux, mais il était précis et méticuleux. La mesure était sa loi et son droit. Il m’a appris qu’en musique, il faut savoir compter, ce à quoi, encore aujourd’hui, je ne m’astreins que contraint et forcé.

Un jour, le répertoire étant suffisamment étoffé, je me trouvais à même de me faire plus régulièrement un peu d’argent de poche. Je faisais en soliste des petits bals de nouvel an, les mariages, les excursions d’associations… Roland Kieffer (alias Scholle, Schlitzmann…), autre copain de classe, m’accompagnait occasionnellement à la batterie.

J’allais aussi très régulièrement chez mon voisin, Gérard Gény. Il rêvait de devenir batteur. Accordéon sous le bras, je lui rendais visite et, dans son garage, nous travaillions de conserve les rythmes de valse, de marche, de tango, de paso-doble, de cha-cha-cha, de slow, de rock, de twist et de madison. Je n’ai cependant jamais aimé cette musique, ni à dire vrai, mon instrument. A l’époque où mes copains ne juraient que par les Beatles et les Rolling Stones, Chuck Berry, les Chaussettes Noires, les Chats Sauvages, Sylvie Vartan et Johnny Halliday, mes références s ‘appelaient Georges Brassens, Félix Leclerc, Jacques Brel, les Frères Jacques, les 4 Barbus…

- Grâce à mon père et à l’Harmonie de Hoenheim, j’ai découvert la musique classique : Bizet, Brahms, Sibelius, Chabrier… faisaient partie du répertoire.

- Grâce à l’accordéon club de Bischheim, j’ai appris à lire une partition et à me servir d’un instrument de musique.

- Grâce à André Lebeau, j’ai appris à travailler avec d’autres musiciens.

- Grâce au Théâtre Alsacien de Strasbourg, à des metteurs en scène comme Charles Appiani, Marcel Spegt, j’ai appris à me tenir en scène.

- Grâce au scoutisme et aux immenses espaces de liberté, de complicité aussi, que j’ai pu trouver dans le cadre de la paroisse protestante de Bischheim, j’ai pu exprimer, développer, vivre ce potentiel de créativité qui existe en chacun d’entre nous.

J’assurais depuis quelques années l’encadrement artistique de la fête de groupe des éclaireurs unionistes de Bischheim et la qualité du spectacle que nous proposions était notoirement connue. Nous faisions à coup sûr salle pleine. Grâce à Dany Mahler, nous proposions quelques prouesses techniques en matière d’éclairages et de sonorisation. Nous avions notamment réalisé une bande en quadriphonie, pour accompagner les danses et scènes mimées des plus jeunes. Les professionnels du spectacle ne se payaient pas un luxe semblable

Ces manifestations avaient un objectif précis. La recette réalisée grâce aux ventes de programmes, tombolas, boissons, sandwiches…, permettait l’acquisition du matériel nécessaire à la vie de la troupe… tentes, bonas, vaches à eau, pelles-pioches et financement des camps. La part que la SACEM ponctionnait sur cette recette au motif que nous utilisions quelques airs de musique, considérant tout le travail bénévolement fourni, était scandaleusement disproportionné. «Mais ce sont des sangsues ! » me suis-je écrié et mon sang n’a fait qu’un tour.

J’animais alors une petite troupe : «Les Mal Rasés». Nous faisions du chant mimé. Notre notoriété avait dépassé le simple cadre paroissial où elle avait pris source. Avec Robert Allmendinger et Bernard Kammerer, nous avions formé par ailleurs un assez joli trio vocal et interprétions des chansons traditionnelles françaises ; du Greame Allwright, du Hugues Aufray… Avec Marianne Criqui, nous jouions de petits sketches en alsacien dans les maisons de retraite. Tout cela faisait partie du matériau dans lequel je puisais pour construire nos fêtes de groupe.

C’est dans ce contexte qu’un soir, je décrétais chez mon frère (comptable et chef de groupe) : «la SACEM a assez brouté sur notre dos. C’est fini, la SACEM, on l’emmerde, l’année prochaine nous taperons exclusivement dans ce qui est déjà tombé dans le domaine public, et pour le reste, j’écris tout. La SACEM n’aura plus jamais un seul sou tant que cela dépendra de moi. Musiques, chansons, sketches, pièces de théâtre… , j’écris tout. Et c’est ce que j’ai fait. Grâce à la SACEM, j’ai cessé de puiser chez les autres ce que je pouvais trouver en moi.

Fort de ce postulat, j’ai d’ailleurs toujours refusé de déposer mes œuvres à la SACEM. Je ne nie en aucune manière l’utilité de cette institution, ni le principe qui consiste à assurer à un auteur une juste rémunération pour le travail qu’il a réalisé et dont d ‘autres disposent. Entre-temps et après des années de bagarre, des arrangements sont heureusement intervenus avec le milieu associatif, mais passé le cap du demi-siècle, il est trop tard pour que je change mon fusil d’épaule. L’interprétation et l’exécution de mes chansons resteront toujours libres de droits..."

Extrait de : 30 Johrlang : Liedermacher